dimanche, juin 21, 2009

"La Cérémonie" de Chabrol

Pour le « Chabrol Blog-a-thon » dont Vincent nous a parlé, je retranscris cet extrait d’une conversation qui a failli avoir lieu.


– Je ne comprends pas les derniers films de Chabrol.

– Normal, Chabrol n’a jamais été aussi génialement synthétique, or on ne sait plus regarder un film comme un tout… On ne sait d’ailleurs même plus ce que ça veut dire. On le savait encore, peut-être, autour de mai 68, mais depuis le fétichisme a tout rasé sur son passage, il n’y a plus que des morceaux de cinéma… Et en plus, Chabrol s’en prend justement au fétichisme, double entorse à l’époque !

– Prends-moi pour un produit de mon époque !

– On l’est tous plus ou moins…

– Tu me rassures. Mais avoue au moins qu’ils sont laids, ces films, les Bellamy, Demoiselle d’honneur, Fleur du mal, Fille coupée en deux

– Je ne trouve pas, mais ça nous entraînerait trop loin. Il y a un Chabrol que tout le monde aime, qui l’a même sauvé aux yeux de la critique, c’est La Cérémonie, celui-là au moins, tu l’aimes ?

– Je le déteste !

– Pardon ?

– Je n’ai jamais compris l’engouement général pour cette merde.

– Comme tu y vas !

– C’est censé parler de la lutte des classes ? De la bourgeoisie et du prolétariat ?

– Oui, oui. Même que Chabrol déclarait que c’était « le dernier film marxiste de l’histoire du cinéma. »

– Rien que ça ! Moi je trouve que c’est dégueulasse de montrer les pauvres comme ça.

– C’est-à-dire ?

– Strictement comme des barbares.

– Strictement ?

– D’abord comme des jaloux, des aigris, et à la fin comme des assassins purs et simples. Regarde : dans le film, les bourgeois sont tous extrêmement délicats, pleins d’égards pour la bonne, ils pardonnent même à la factrice ses coups bas, et pour toute récompense, ils se font massacrer ! Comme si Chabrol voulait dire à cette bourgeoisie bourrée de bonnes intentions : ne vous mêlez pas à cette racaille, et surtout ne la faites pas rentrer chez vous !

– Mais ces prolos, ce ne sont pas n’importe quels prolos…

– Si, car il s’agit bien du prolétariat et de la bourgeoisie pris au sens général des termes. L’analphabétisme de la bonne versus la grande culture de la famille bourgeoise, l’appartement modeste de la factrice versus le château de famille, etc. On a bien compris que Chabrol veut parler de l’opposition de classes entre prolétaires et bourgeois en général, d’ailleurs tu le reconnais toi-même !

– Oui, mais Chabrol prend le temps de les décrire, ces deux prolétaires.

– Et alors ? Elles finissent quand même par tuer. En plus, Chabrol a le culot d’ensuite les condamner en tuant l’une dans un accident de voiture et en livrant l’autre aux flics ! On a bien saisi tout le mal qu’il pense d’elles, à moins qu’il soit gâteux au point de croire donner raison aux tueuses en les victimisant in extremis, alors que tout indique qu’elles sont complètement tarées et que la raison est du côté des privilégiés !

– Parce que les bourgeois de ce film, tu les trouves raisonnables ?

– Oui.

– Pourtant il ne voient pas venir le coup.

– Ils ne peuvent pas imaginer une chose pareille, vu qu’ils se sont toujours bien comportés avec la bonne !

– Alors ils sont quittes ?

– De ?

– Du fait qu’elle est dépendante d’eux ?

– On ne tue pas les gens parce qu’ils nous font vivre !

– C’est pourtant arrivé, que des esclaves assassinent leurs maîtres !

– Oui, mais ce ne sont pas les épisodes les plus glorieux de l’histoire.

– Glorieux ou honteux, ça a existé, oui ou non ?

– Oui, mais en ne racontant que ça, qu’est-ce qu’il cherche à dire, Chabrol ?

– Qu’aurais-tu voulu qu’il dise ?

– Qu’il ne fasse pas, en tout cas, passer les pauvres pour des barbares !

– Excuse-moi de me répéter mais ça n’est pas n’importe quelles pauvres !

– Mais que veux-tu dire par là, à la fin ?

– Tu aurais voulu que Chabrol « sauve » ces deux filles ? Qu’il les rende dociles, respectueuses, c’est-à-dire conformes aux vœux bourgeois ? Alors que ce sont, dès le départ, des criminelles ? Puisque je te rappelle qu’elles avaient déjà tué avant le début du film, tu t’en souviens certainement…

– Précisément ! Pourquoi en faire des folles ?

– Et pourquoi pas ? C’est en ça qu’il ne s’agit pas de n’importe quelles prolétaires. J’espère que tu sais que tous les prolétaires ne sont pas des assassins. Or, ce sont là justement deux tueuses.

– D’accord, et..?

– Et à force de haine et de frustration, elles en viennent à ajouter un nouveau crime à leurs crimes passés.

– Elles assassinent sans raison.

– Elles n’ont peut-être pas de raison définie – ce ne sont pas des révolutionnaires – mais il se trouve qu’elles ne supportent pas de se sentir inférieures à tous points de vue – y compris au point de vue moral – aux bourgeois. Or, ayant fait jadis tomber la barrière morale interdisant le meurtre, elles trouvent en elles la force de renverser la situation et de dominées qu’elles sont, devenir dominantes, en tuant leurs maîtres.

– Sans raison ?

– Ce n’est pas parce que les raisons apparentes sont insuffisantes qu’il n’y a pas une logique sous-jacente à l’œuvre. Tout se passe ici exactement comme dans les films de Buñuel.

– Mais pourquoi en arrivent-elles à tuer ces gens qui ne leur ont rien fait ?

– Ces gens-là n’ont rien fait, c’est vrai, mais ils sont. Ils sont ceux qui ont tout. Elles, elles n’ont que des blessures. Tout ce qu’il leur reste, c’est la puissance destructrice qu’autorise leur absence de scrupule.

– Chabrol leur donne raison, alors ?

– Non, il indique seulement qu’il y a quelque chose dans l’inégalité des classes qui nourrit la possibilité du crime, que le crime est en quelque sorte inscrit dans l’inégalité des classes. Et il met en scène une situation où les conditions d’un crime sont réunies. En reprochant à Chabrol de filmer les deux filles comme de la « racaille », tu sembles réclamer qu’on rassure la bourgeoisie sur le compte des dominés. Chabrol se fiche de rassurer ou d’inquiéter qui que ce soit, c’est en ça que son film n’est pas ce que tu dis qu’il est.

– Et pourquoi la critique l’a tant aimé, alors ?

– D’une part parce qu’elle aime tout, d’autre part parce qu’elle adore voir la bourgeoisie se faire flinguer, tant que ça reste du cinéma.

– Mais Chabrol est un bourgeois, tu ne diras pas le contraire !

– Je ne dirai pas le contraire, je te rappellerai simplement la phrase de Friedrich Coupat : « La plèbe se trouve dans toutes les classes. »

« Simplement » ! Quel snob tu fais…

– On fait ce qu’on peut.

samedi, juin 20, 2009

"Your mouth into mine" de Black Francis

mercredi, juin 03, 2009

"Le sérieux historique revient."

Alors que, en vue des élections, les pitres rivalisent de cynisme et les cyniques de pitreries, Julien Coupat a répondu aux questions des journalistes du Monde et en a profité pour rappeler superbement quelques évidences que je conserve ici in extenso.

Comment vivez-vous votre détention ?

Très bien merci. Tractions, course à pied, lecture.

Pouvez-nous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?

Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu'aux dents s'est introduite chez nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés non sans avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain M. Marion [ancien patron de la police antiterroriste] dont les exploits virils les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la bonne humeur un de ses collègues au beau milieu d'un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant quatre jours dans une de leurs "prisons du peuple" en nous assommant de questions où l'absurde le disputait à l'obscène.

Celui qui semblait être le cerveau de l'opération s'excusait vaguement de tout ce cirque expliquant que c'était de la faute des "services", là-haut, où s'agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient beaucoup. A ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits divers récents attesteraient même qu'ils continuent de sévir en toute impunité.

Les sabotages sur les caténaires SNCF en France ont été revendiqués en Allemagne. Qu'en dites-vous?

Au moment de notre arrestation, la police française est déjà en possession du communiqué qui revendique, outre les sabotages qu'elle voudrait nous attribuer, d'autres attaques survenues simultanément en Allemagne. Ce tract présente de nombreux inconvénients : il est posté depuis Hanovre, rédigé en allemand et envoyé à des journaux d'outre-Rhin exclusivement, mais surtout il ne cadre pas avec la fable médiatique sur notre compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l'attaque au cœur de l'Etat en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires. On aura, dès lors, bien soin de ne pas trop mentionner ce communiqué, ni dans la procédure, ni dans le mensonge public.

Il est vrai que le sabotage des lignes de train y perd beaucoup de son aura de mystère : il s'agissait simplement de protester contre le transport vers l'Allemagne par voie ferroviaire de déchets nucléaires ultraradioactifs et de dénoncer au passage la grande arnaque de "la crise". Le communiqué se conclut par un très SNCF "nous remercions les voyageurs des trains concernés de leur compréhension". Quel tact, tout de même, chez ces "terroristes"!

Vous reconnaissez-vous dans les qualifications de "mouvance anarcho-autonome" et d'"ultragauche"?

Laissez-moi reprendre d'un peu haut. Nous vivons actuellement, en France, la fin d'une période de gel historique dont l'acte fondateur fut l'accord passé entre gaullistes et staliniens en 1945 pour désarmer le peuple sous prétexte d'"éviter une guerre civile". Les termes de ce pacte pourraient se formuler ainsi pour faire vite : tandis que la droite renonçait à ses accents ouvertement fascistes, la gauche abandonnait entre soi toute perspective sérieuse de révolution. L'avantage dont joue et jouit, depuis quatre ans, la clique sarkozyste, est d'avoir pris l'initiative, unilatéralement, de rompre ce pacte en renouant "sans complexe" avec les classiques de la réaction pure – sur les fous, la religion, l'Occident, l'Afrique, le travail, l'histoire de France, ou l'identité nationale.

Face à ce pouvoir en guerre qui ose penser stratégiquement et partager le monde en amis, ennemis et quantités négligeables, la gauche reste tétanisée. Elle est trop lâche, trop compromise, et pour tout dire, trop discréditée pour opposer la moindre résistance à un pouvoir qu'elle n'ose pas, elle, traiter en ennemi et qui lui ravit un à un les plus malins d'entre ses éléments. Quant à l'extrême gauche à-la-Besancenot, quels que soient ses scores électoraux, et même sortie de l'état groupusculaire où elle végète depuis toujours, elle n'a pas de perspective plus désirable à offrir que la grisaille soviétique à peine retouchée sur Photoshop. Son destin est de décevoir.

Dans la sphère de la représentation politique, le pouvoir en place n'a donc rien à craindre, de personne. Et ce ne sont certainement pas les bureaucraties syndicales, plus vendues que jamais, qui vont l'importuner, elles qui depuis deux ans dansent avec le gouvernement un ballet si obscène. Dans ces conditions, la seule force qui soit à même de faire pièce au gang sarkozyste, son seul ennemi réel dans ce pays, c'est la rue, la rue et ses vieux penchants révolutionnaires. Elle seule, en fait, dans les émeutes qui ont suivi le second tour du rituel plébiscitaire de mai 2007, a su se hisser un instant à la hauteur de la situation. Elle seule, aux Antilles ou dans les récentes occupations d'entreprises ou de facs, a su faire entendre une autre parole.

Cette analyse sommaire du théâtre des opérations a dû s'imposer assez tôt puisque les renseignements généraux faisaient paraître dès juin 2007, sous la plume de journalistes aux ordres (et notamment dans Le Monde) les premiers articles dévoilant le terrible péril que feraient peser sur toute vie sociale les "anarcho-autonomes". On leur prêtait, pour commencer, l'organisation des émeutes spontanées, qui ont, dans tant de villes, salué le "triomphe électoral" du nouveau président.

Avec cette fable des "anarcho-autonomes", on a dessiné le profil de la menace auquel la ministre de l'intérieur s'est docilement employée, d'arrestations ciblées en rafles médiatiques, à donner un peu de chair et quelques visages. Quand on ne parvient plus à contenir ce qui déborde, on peut encore lui assigner une case et l'y incarcérer. Or celle de "casseur" où se croisent désormais pêle-mêle les ouvriers de Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les manifestants des contre-sommets, certes toujours efficace dans la gestion courante de la pacification sociale, permet de criminaliser des actes, non des existences. Et il est bien dans l'intention du nouveau pouvoir de s'attaquer à l'ennemi, en tant que tel, sans attendre qu'il s'exprime. Telle est la vocation des nouvelles catégories de la répression.

Il importe peu, finalement, qu'il ne se trouve personne en France pour se reconnaître "anarcho-autonome" ni que l'ultra-gauche soit un courant politique qui eut son heure de gloire dans les années 1920 et qui n'a, par la suite, jamais produit autre chose que d'inoffensifs volumes de marxologie. Au reste, la récente fortune du terme "ultragauche" qui a permis à certains journalistes pressés de cataloguer sans coup férir les émeutiers grecs de décembre dernier doit beaucoup au fait que nul ne sache ce que fut l'ultragauche, ni même qu'elle ait jamais existé.

A ce point, et en prévision des débordements qui ne peuvent que se systématiser face aux provocations d'une oligarchie mondiale et française aux abois, l'utilité policière de ces catégories ne devrait bientôt plus souffrir de débats. On ne saurait prédire, cependant, lequel d'"anarcho-autonome" ou d'"ultragauche" emportera finalement les faveurs du Spectacle, afin de reléguer dans l'inexplicable une révolte que tout justifie.

La police vous considère comme le chef d'un groupe sur le point de basculer dans le terrorisme. Qu'en pensez-vous?

Une si pathétique allégation ne peut être le fait que d'un régime sur le point de basculer dans le néant.

Que signifie pour vous le mot terrorisme?

Rien ne permet d'expliquer que le département du renseignement et de la sécurité algérien suspecté d'avoir orchestré, au su de la DST, la vague d'attentats de 1995 ne soit pas classé parmi les organisations terroristes internationales. Rien ne permet d'expliquer non plus la soudaine transmutation du "terroriste" en héros à la Libération, en partenaire fréquentable pour les accords d'Evian, en policier irakien ou en "taliban modéré" de nos jours, au gré des derniers revirements de la doctrine stratégique américaine.

Rien, sinon la souveraineté. Est souverain, en ce monde, qui désigne le terroriste. Qui refuse d'avoir part à cette souveraineté se gardera bien de répondre à votre question. Qui en convoitera quelques miettes s'exécutera avec promptitude. Qui n'étouffe pas de mauvaise foi trouvera un peu instructif le cas de ces deux ex – "terroristes" devenus l'un premier ministre d'Israël, l'autre président de l'Autorité palestinienne, et ayant tous deux reçus, pour comble, le Prix Nobel de la paix.

Le flou qui entoure la qualification de "terrorisme", l'impossibilité manifeste de le définir ne tiennent pas à quelque provisoire lacune de la législation française : ils sont au principe de cette chose que l'on peut, elle, très bien définir : l'antiterrorisme dont ils forment plutôt la condition de fonctionnement. L'antiterrorisme est une technique de gouvernement qui plonge ses racines dans le vieil art de la contre-insurrection, de la guerre dite "psychologique", pour rester poli.

L'antiterrorisme, contrairement à ce que voudrait insinuer le terme, n'est pas un moyen de lutter contre le terrorisme, c'est la méthode par quoi l'on produit, positivement, l'ennemi politique en tant que terroriste. Il s'agit, par tout un luxe de provocations, d'infiltrations, de surveillance, d'intimidation et de propagande, par toute une science de la manipulation médiatique, de l'"action psychologique", de la fabrication de preuves et de crimes, par la fusion aussi du policier et du judiciaire, d'anéantir la "menace subversive" en associant, au sein de la population, l'ennemi intérieur, l'ennemi politique à l'affect de la terreur.

L'essentiel, dans la guerre moderne, est cette "bataille des cœurs et des esprits" où tous les coups sont permis. Le procédé élémentaire, ici, est invariable : individuer l'ennemi afin de le couper du peuple et de la raison commune, l'exposer sous les atours du monstre, le diffamer, l'humilier publiquement, inciter les plus vils à l'accabler de leurs crachats, les encourager à la haine. "La loi doit être utilisée comme simplement une autre arme dans l'arsenal du gouvernement et dans ce cas ne représente rien de plus qu'une couverture de propagande pour se débarrasser de membres indésirables du public. Pour la meilleure efficacité, il conviendra que les activités des services judiciaires soient liées à l'effort de guerre de la façon la plus discrète possible", conseillait déjà, en 1971, le brigadier Frank Kitson [ancien général de l'armée britannique, théoricien de la guerre contre-insurrectionelle], qui en savait quelque chose.

Une fois n'est pas coutume, dans notre cas, l'antiterrorisme a fait un four. On n'est pas prêt, en France, à se laisser terroriser par nous. La prolongation de ma détention pour une durée "raisonnable" est une petite vengeance bien compréhensible au vu des moyens mobilisés, et de la profondeur de l'échec; comme est compréhensible l'acharnement un peu mesquin des "services", depuis le 11 novembre, à nous prêter par voie de presse les méfaits les plus fantasques, ou à filocher le moindre de nos camarades. Combien cette logique de représailles a d'emprise sur l'institution policière, et sur le petit cœur des juges, voilà ce qu'auront eu le mérite de révéler, ces derniers temps, les arrestations cadencées des "proches de Julien Coupat".

Il faut dire que certains jouent, dans cette affaire, un pan entier de leur lamentable carrière, comme Alain Bauer [criminologue], d'autres le lancement de leurs nouveaux services, comme le pauvre M. Squarcini [directeur central du renseignement intérieur], d'autres encore la crédibilité qu'ils n'ont jamais eue et qu'ils n'auront jamais, comme Michèle Alliot-Marie.

Vous êtes issu d'un milieu très aisé qui aurait pu vous orienter dans une autre direction…

"Il y a de la plèbe dans toutes les classes" (Hegel).

Pourquoi Tarnac?

Allez-y, vous comprendrez. Si vous ne comprenez pas, nul ne pourra vous l'expliquer, je le crains.

Vous définissez-vous comme un intellectuel? Un philosophe ?

La philosophie naît comme deuil bavard de la sagesse originaire. Platon entend déjà la parole d'Héraclite comme échappée d'un monde révolu. A l'heure de l'intellectualité diffuse, on ne voit pas ce qui pourrait spécifier "l'intellectuel", sinon l'étendue du fossé qui sépare, chez lui, la faculté de penser de l'aptitude à vivre. Tristes titres, en vérité, que cela. Mais, pour qui, au juste, faudrait-il se définir?

Etes-vous l'auteur du livre L'insurrection qui vient ?

C'est l'aspect le plus formidable de cette procédure : un livre versé intégralement au dossier d'instruction, des interrogatoires où l'on essaie de vous faire dire que vous vivez comme il est écrit dans L'insurrection qui vient, que vous manifestez comme le préconise L'insurrection qui vient, que vous sabotez des lignes de train pour commémorer le coup d'Etat bolchevique d'octobre 1917, puisqu'il est mentionné dans L'insurrection qui vient, un éditeur convoqué par les services antiterroristes.

De mémoire française, il ne s'était pas vu depuis bien longtemps que le pouvoir prenne peur à cause d'un livre. On avait plutôt coutume de considérer que, tant que les gauchistes étaient occupés à écrire, au moins ils ne faisaient pas la révolution. Les temps changent, assurément. Le sérieux historique revient.

Ce qui fonde l'accusation de terrorisme, nous concernant, c'est le soupçon de la coïncidence d'une pensée et d'une vie; ce qui fait l'association de malfaiteurs, c'est le soupçon que cette coïncidence ne serait pas laissée à l'héroïsme individuel, mais serait l'objet d'une attention commune. Négativement, cela signifie que l'on ne suspecte aucun de ceux qui signent de leur nom tant de farouches critiques du système en place de mettre en pratique la moindre de leurs fermes résolutions; l'injure est de taille. Malheureusement, je ne suis pas l'auteur de L'insurrection qui vient – et toute cette affaire devrait plutôt achever de nous convaincre du caractère essentiellement policier de la fonction auteur.

J'en suis, en revanche, un lecteur. Le relisant, pas plus tard que la semaine dernière, j'ai mieux compris la hargne hystérique que l'on met, en haut lieu, à en pourchasser les auteurs présumés. Le scandale de ce livre, c'est que tout ce qui y figure est rigoureusement, catastrophiquement vrai, et ne cesse de s'avérer chaque jour un peu plus. Car ce qui s'avère, sous les dehors d'une "crise économique", d'un "effondrement de la confiance", d'un "rejet massif des classes dirigeantes", c'est bien la fin d'une civilisation, l'implosion d'un paradigme : celui du gouvernement, qui réglait tout en Occident – le rapport des êtres à eux-mêmes non moins que l'ordre politique, la religion ou l'organisation des entreprises. Il y a, à tous les échelons du présent, une gigantesque perte de maîtrise à quoi aucun maraboutage policier n'offrira de remède.

Ce n'est pas en nous transperçant de peines de prison, de surveillance tatillonne, de contrôles judiciaires, et d'interdictions de communiquer au motif que nous serions les auteurs de ce constat lucide, que l'on fera s'évanouir ce qui est constaté. Le propre des vérités est d'échapper, à peine énoncées, à ceux qui les formulent. Gouvernants, il ne vous aura servi de rien de nous assigner en justice, tout au contraire.

Vous lisez Surveiller et punir de Michel Foucault. Cette analyse vous paraît-elle encore pertinente?

La prison est bien le sale petit secret de la société française, la clé, et non la marge des rapports sociaux les plus présentables. Ce qui se concentre ici en un tout compact, ce n'est pas un tas de barbares ensauvagés comme on se plaît à le faire croire, mais bien l'ensemble des disciplines qui trament, au-dehors, l'existence dite "normale". Surveillants, cantine, parties de foot dans la cour, emploi du temps, divisions, camaraderie, baston, laideur des architectures : il faut avoir séjourné en prison pour prendre la pleine mesure de ce que l'école, l'innocente école de la République, contient, par exemple, de carcéral.

Envisagée sous cet angle imprenable, ce n'est pas la prison qui serait un repaire pour les ratés de la société, mais la société présente qui fait l'effet d'une prison ratée. La même organisation de la séparation, la même administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et le porno règne partout ailleurs avec certes moins de méthode. Pour finir, ces hauts murs ne dérobent aux regards que cette vérité d'une banalité explosive : ce sont des vies et des âmes en tout point semblables qui se traînent de part et d'autre des barbelés et à cause d'eux.

Si l'on traque avec tant d'avidité les témoignages "de l'intérieur" qui exposeraient enfin les secrets que la prison recèle, c'est pour mieux occulter le secret qu'elle est : celui de votre servitude, à vous qui êtes réputés libres tandis que sa menace pèse invisiblement sur chacun de vos gestes.

Toute l'indignation vertueuse qui entoure la noirceur des geôles françaises et leurs suicides à répétition, toute la grossière contre-propagande de l'administration pénitentiaire qui met en scène pour les caméras des matons dévoués au bien-être du détenu et des directeurs de tôle soucieux du "sens de la peine", bref : tout ce débat sur l'horreur de l'incarcération et la nécessaire humanisation de la détention est vieux comme la prison. Il fait même partie de son efficace, permettant de combiner la terreur qu'elle doit inspirer avec son hypocrite statut de châtiment "civilisé". Le petit système d'espionnage, d'humiliation et de ravage que l'Etat français dispose plus fanatiquement qu'aucun autre en Europe autour du détenu n'est même pas scandaleux. L'Etat le paie chaque jour au centuple dans ses banlieues, et ce n'est de toute évidence qu'un début : la vengeance est l'hygiène de la plèbe.

Mais la plus remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire consiste certainement à prétendre qu'il serait là pour punir les criminels quand il ne fait que gérer les illégalismes. N'importe quel patron – et pas seulement celui de Total –, n'importe quel président de conseil général – et pas seulement celui des Hauts-de-Seine–, n'importe quel flic sait ce qu'il faut d'illégalismes pour exercer correctement son métier. Le chaos des lois est tel, de nos jours, que l'on fait bien de ne pas trop chercher à les faire respecter et les stups, eux aussi, font bien de seulement réguler le trafic, et non de le réprimer, ce qui serait socialement et politiquement suicidaire.

Le partage ne passe donc pas, comme le voudrait la fiction judiciaire, entre le légal et l'illégal, entre les innocents et les criminels, mais entre les criminels que l'on juge opportun de poursuivre et ceux qu'on laisse en paix comme le requiert la police générale de la société. La race des innocents est éteinte depuis longtemps, et la peine n'est pas à ce à quoi vous condamne la justice : la peine, c'est la justice elle-même, il n'est donc pas question pour mes camarades et moi de "clamer notre innocence", ainsi que la presse s'est rituellement laissée aller à l'écrire, mais de mettre en déroute l'hasardeuse offensive politique que constitue toute cette infecte procédure. Voilà quelques-unes des conclusions auxquelles l'esprit est porté à relire Surveiller et punir depuis la Santé. On ne saurait trop suggérer, au vu de ce que les Foucaldiens font, depuis vingt ans, des travaux de Foucault, de les expédier en pension, quelque temps, par ici.

Comment analysez-vous ce qui vous arrive?

Détrompez-vous : ce qui nous arrive, à mes camarades et à moi, vous arrive aussi bien. C'est d'ailleurs, ici, la première mystification du pouvoir : neuf personnes seraient poursuivies dans le cadre d'une procédure judiciaire "d'association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste", et devraient se sentir particulièrement concernées par cette grave accusation. Mais il n'y a pas d'"affaire de Tarnac" pas plus que d'"affaire Coupat", ou d'"affaire Hazan" [éditeur de L'insurrection qui vient]. Ce qu'il y a, c'est une oligarchie vacillante sous tous rapports, et qui devient féroce comme tout pouvoir devient féroce lorsqu'il se sent réellement menacé. Le Prince n'a plus d'autre soutien que la peur qu'il inspire quand sa vue n'excite plus dans le peuple que la haine et le mépris.

Ce qu'il y a, c'est, devant nous, une bifurcation, à la fois historique et métaphysique: soit nous passons d'un paradigme de gouvernement à un paradigme de l'habiter au prix d'une révolte cruelle mais bouleversante, soit nous laissons s'instaurer, à l'échelle planétaire, ce désastre climatisé où coexistent, sous la férule d'une gestion "décomplexée", une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout. Il y a donc, bel et bien, une guerre, une guerre entre les bénéficiaires de la catastrophe et ceux qui se font de la vie une idée moins squelettique. Il ne s'est jamais vu qu'une classe dominante se suicide de bon cœur.

La révolte a des conditions, elle n'a pas de cause. Combien faut-il de ministères de l'Identité nationale, de licenciements à la mode Continental, de rafles de sans-papiers ou d'opposants politiques, de gamins bousillés par la police dans les banlieues, ou de ministres menaçant de priver de diplôme ceux qui osent encore occuper leur fac, pour décider qu'un tel régime, même installé par un plébiscite aux apparences démocratiques, n'a aucun titre à exister et mérite seulement d'être mis à bas ? C'est une affaire de sensibilité.

La servitude est l'intolérable qui peut être infiniment tolérée. Parce que c'est une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu'elle se demande "pour qui vais-je voter ?", mais "mon existence est-elle compatible avec cela ?"), c'est pour le pouvoir une question d'anesthésie à quoi il répond par l'administration de doses sans cesse plus massives de divertissement, de peur et de bêtise. Et là où l'anesthésie n'opère plus, cet ordre qui a réuni contre lui toutes les raisons de se révolter tente de nous en dissuader par une petite terreur ajustée.

Nous ne sommes, mes camarades et moi, qu'une variable de cet ajustement-là. On nous suspecte comme tant d'autres, comme tant de "jeunes", comme tant de "bandes", de nous désolidariser d'un monde qui s'effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d'escrocs, d'imposteurs, d'industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques, de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l'heure tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu'ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle "victoire" dont ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour vaincus. Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. En d'autres termes : la situation est excellente. Ce n'est pas le moment de perdre courage.

dimanche, mai 31, 2009

Langages pipés

Dans le fatras de formules programmatiques inspirées de Marx, Engels, Lénine ou Mallarmé, que le groupe Tel Quel publiait en 1968 sous le titre de « Théorie d’ensemble » et que ses leaders (Sollers et Kristeva) renièrent à peu près complètement moins d’une décennie plus tard, on trouve quelques pépites : analyses fouillées, définitions nécessaires, citations toujours utiles.

On ne dira jamais assez combien certaines modes sont plus productives, de sens et de beauté, que d’autres…


« En somme, déchiffrer, c’est avoir franchi deux analphabétismes : le premier, visible (on ne sait pas lire), perçoit un texte et pas de sens ; le second, caché (on croit savoir lire), un sens et pas de texte. C’est percevoir sens et texte, savoir se rendre sensible à toutes procédures de production.

Rompu à cet exercice, le déchiffrement sera capable de démasquer aussitôt tous langages coercitifs, en lesquels maints pouvoirs producteurs sont détournés et asservis pour venir insidieusement renforcer les "idées" qu’on souhaite répandre, ou (comme disait Sartre de la beauté) pour incliner "sans qu’on s’en doute". Continûment attentive au texte et à ses effets, cette seconde lecture saura répertorier les adjuvants poétiques, démasquer les rhétoriques honteuses qui agissent dans les langages pipés. Formant tels lecteurs, la littérature exerce, marginalement, une permanente critique des propagandes, des publicités.

Ainsi n’est-il guère pour nous surprendre que ce soit dans un chapitre intitulé Linguistique et poétique que Jakobson analyse un slogan politique :

Les deux colons de la formule I like / Ike riment entre eux, et le second des deux mots à la rime est complètement inclus dans le premier (rime en écho), / layk / - / ayk /, image paronomastique d’un sentiment qui enveloppe complètement son objet. Les deux colons forment une allitération vocalique, et le premier des deux mots en allitération est inclus dans le second : / ay / - / ayk /, image paronomastique du sujet aimant enveloppé par le sujet aimé. Le rôle secondaire de la fonction poétique renforce le poids et l’efficacité de cette formule électorale. »

Jean Ricardou, « Fonction critique »

mercredi, mai 27, 2009

Autour de "Star Trek"


Après avoir bien lu toutes ces grandes phrases-là :


Le choix (« décomplexé ») de faire une place au cinéma dit populaire commercial (Hongkong, USA) semble défendre d’en parler correctement. Soit on en fait la pub (parfois même gratuitement) soit on en exagère l’intérêt. Pourquoi ne pas plutôt étudier ce qui en lui fonctionne et ce que veut dire « fonctionner » (ce qui touche, excite, amuse) ? Par peur, probablement, d’apprivoiser l’effet magique (d’hypnose consentie) sans lequel ce cinéma ne laisse plus voir que son peu d’invention, son systématisme et son idéologie.


Mais voyons.


Dans Star Trek le couple horizon/avenir saute aux yeux. L’horizon comme figure de l’illimité (tous ces travellings s’élevant en hauteur pour donner à voir ce que le personnage découvre, à savoir un espace sans fin). Car l’avenir de l’individu est sans limites pour peu qu’il soit fils de… (capitaine – Kirk). L’autre fils de… (couple mixte – Spock), en tant que bâtard, moitié vulcain moitié américain, doit faire ses preuves, n’a que des devoirs, comme l’Asiatique Sulu et le Russe Chekov (comme d’ailleurs aussi le jeune dans Gran Torino). Il faut qu’ils « assurent », sont soumis aux tests, pas Kirk, qui ne répond aux attentes qu’en prenant le contre-pied des ordres (privilège des grands hommes). Est-ce cette même impureté qui interdit à l’Afro-américaine l’acte sexuel avec le capitaine ? Suprématie du problème de l’origine sur tout autre (par ex. la question sociale, évidemment inexistante, sauf pour dire qu’un fils de capitaine n’a pour seule raison de traîner dans les bars de « bouseux » que le refoulement de son talent). A propos des « bouseux », il semble naturel que l’armée triomphante dans ce film soit constituée de gens qui les méprisent profondément (voir, dans la scène du bar au début du film, l’emploi de cette insulte par l’Afro-américaine puis par ses collègues…) On rit d’une populace qui ne vaut même pas la peine d'être montrée...

A suivre...

La fin de ma traduction de l'entretien avec Rivette.

Puis, reprise, ailleurs.

mardi, mars 31, 2009

« Bellamy » de Claude Chabrol

A propos de L’Ivresse du pouvoir (dont A. me dit – et c’est très juste – que sa construction est semblable à celle de Bellamy), j’écrivais que l’absolu de la mise en scène selon Chabrol, c’est son « effacement devant la réalité ».
Ce mot, « réalité », n’a déjà plus un sens très clair pour moi. Ou alors celui-ci : que si un seul mot (ce mot : « réalité ») sert à rendre compte de tout ce qui peut être appréhendé et nommé par l’homme, alors cela veut dire qu’il y a, entre toutes les choses de la terre, ce lien – parfois trop visible, souvent invisible –, ce rapport : l’homme qui les nomme, et qui appelle cet ensemble « réalité ».
« Trop visible », ce lien, parce que l’homme a tout colonisé sur cette planète et n’a pas fini de continuer à coloniser ; « invisible », parce qu’il ne sait pas à quel point il est colonisé lui-même. L’épigraphe final de Bellamy le dit à sa manière, qui est celle d’Auden : « Il y a toujours une autre histoire, il y a plus que ce que l’œil peut saisir. »
C’est justement un homme qui a réalisé Bellamy, et cet homme, Chabrol, donne depuis ses débuts le meilleur de lui-même. C’est pourquoi il est bien inutile de lire les commentaires du non-dupe Burdeau sur Bellamy dans les Cahiers du cinéma, qui se résument à faire mine de découvrir que sous ses airs de vieux singe fonctionnaire du téléfilm de cinéma, Chabrol est en fait un cinéaste qui sait parfaitement ce que sont une morale et une esthétique et comment les deux vont de pair… Cela, que n’importe qui savait depuis Le Beau Serge (1958), ne nous apprendra rien sur ce qui fait l’extraordinaire puissance de frappe de ses derniers films, à mon avis ses plus personnels et ses plus complets, ses plus brillants : La Fleur du mal, La Demoiselle d’honneur, L’Ivresse du pouvoir, La Fille coupée en deux et Bellamy.
Cinq chefs-d’œuvre. Cinq mondes. Si l’homme peut tout nommer de ce qui existe sur terre, si tout ce qui existe sur terre a en commun le langage de l’homme, alors un film peut donner une idée de la « réalité », mais à condition de se constituer monde, c’est-à-dire de faire de la mise en scène, c’est-à-dire de relier toutes choses entre elles. Disons, autrement, que tout film est une tentative d’organisation du monde qui s’en donne les moyens – moyens dont, dans la vie, la « réalité » anarchique nous prive, en bouleversant sans arrêt nos velléités d’appréhender le monde comme un tout, en nous dépossédant interminablement.
Un film aurait donc à voir avec la « réalité » à condition que, d’un bout à l’autre du chemin qu’il nous fait prendre, tout ce qu’il nous montre renvoie à autre chose, et tisse avec cette autre chose, par redoublement ou opposition, des réseaux de sens calculés et incalculables.
Dans une « analyse » du découpage de La Fleur du mal, Chabrol dévoilait le sens de son travail : « L’accumulation des détails n’est pas faite pour être complètement appréhendée par le spectateur mais pour qu’il en appréhende un petit peu et qu’il ressente une sensation bizarre… » Et, à propos de deux plans similaires à quelques minutes d’intervalle : « Ça n’a l’air de rien, mais ça finit par créer chez le spectateur une espèce d’habitude, comme s’il apprenait à parler, à décoder quelque chose… »
Qu’y a –t-il à décoder dans Bellamy ? Tout, bien sûr, d’où l’extraordinaire plaisir intellectuel qu’on prend devant ce film. Ce plaisir se redouble à voir une enquête se mener, et se change en violente émotion quand on comprend que cette enquête en cachait une autre. Quand les investigations de Bellamy se terminent, qu’il n’y a plus que des « chambres vides » à explorer, on le voit alors qui fond lentement, incapable de continuer à faire semblant d’être un flic efficace, sympathique et bienheureux, incapable de continuer à cacher son frère derrière cette façade. Sa tristesse et son manque remontent à la surface, et c’est un tout petit garçon qui demande de la lumière dans le grand lit, et se réfugie du côté du grille-pain pour ne pas entendre la mauvaise nouvelle fondre sur lui comme la vérité.

mercredi, mars 25, 2009

Rivette 74 (3/5)

Comment êtes-vous parvenu à cette structure à la fois si rigoureuse et si libre d’Out 1?

L’idée d’origine était de raconter quatre histoires parallèles, du genre feuilleton, liées entre elles par des images fixes au début de chaque épisode, un peu comme dans les vieux serials. Plus tard, on a abandonné l’idée, mais dans la version de quatre heures on a utilisé des images en noir et blanc en guise de rappel, d’ellipse, de rapport, ou bien de pause ; dans certains cas, les images renvoient à des moments déjà vus, d’autres fois à des scènes à venir, parfois à des séquences qui ont entièrement disparu de cette version. Dans la version de treize heures, Jean-Pierre Léaud recevait son premier message après quatre heures ; dans la version de quatre heures, il le reçoit au bout de quinze ou vingt minutes. Dans la version de treize heures, l’intrigue démarre après quatre heures de documentaire, à la fois vrai et faux, sur deux troupes de théâtres : c’était une sorte de documentaire sur le théâtre expérimental moderne, un peu dans l’esprit de Peter Brook ou du Living Theatre. Et il y avait des petites choses sur Juliet Berto et Jean-Pierre Léaud, qui étaient des personnages extérieurs à tout ça ; vous le voyiez distribuer des enveloppes, et elle faire ses trucs… Et puis est venue l’idée de connecter ces quatre histoires parallèles. C’est à ce moment que Juliet et Jean-Pierre se sont mis à fonctionner comme des relais pour le public, chacun à sa manière, en essayant de découvrir la signification de scènes ou de séquences d’événements qui n’avaient jusque-là aucun sens.

La version de quatre heures est presque un extrait de la version de treize heures. Par exemple il y avait une deuxième mort – celle de Juliet Berto. Dans la version courte, cela a disparu, sans compter la fin ouverte et troublante, où l’on sent que Bulle Ogier court à sa perte…

Out 1 a vraiment pris forme seulement un mois avant le début du tournage, après que nous en ayons parlé assez vaguement pendant plusieurs mois avec les quatre acteurs (Michel Lonsdale, Juliet Berto, Bulle Ogier, Michèle Moretti), ainsi que, plus épisodiquement, avec Léaud. Nous avons tracé la route que le film allait prendre une semaine avant le départ du tournage parce que nous avions besoin d’un canevas pour planifier le travail et filmer le maximum en un minimum de temps. C’est ainsi que nous avons tourné un film de treize heures en six semaines. Et puis, pour le premier montage, on a collé l’ensemble ; en gros, la version de treize heures était un montage volontairement lâche, comprenant une large part de tout le côté improvisé, hésitations et répétitions incluses, qui ont rarement survécu dans la version de quatre heures. Dans la version de treize heures il y avait de très longues séquences de pur reportage sur les deux groupes d’acteurs, ainsi que des moments de “lâchez-tout” : des prises de dix minutes sur des acteurs entièrement livrés à eux-mêmes et craquant de façon spectaculaire. Ça devenait une sorte de psychodrame. Bien sûr la version de treize heures était montée jusqu’à un certain point, mais toujours en essayant de conserver ce sentiment de “premier jet”. L’impulsion, pour Out 1, a été donnée par la vision d’un type de montage similaire que Jean Rouch avait réalisé pour son film Petit à petit. Ça durait huit heures et ça n’avait rien à voir avec la version de quatre heures que Rouch avait faite, théoriquement, pour la télévision, ni avec la version de quatre-vingt dix minutes projetée dans les cinémas. J’ai été si impressionné par la version d’origine que j’ai refusé de voir les versions plus courtes. C’est de là qu’est sortie – avec les conséquences désastreuses que vous savez – la version de treize heures d’Out 1. On ne sait toujours pas s’il y aura assez d’argent pour tirer une copie, alors que le négatif doit être bon, car pas trop tripatouillé.

Pourquoi avoir inclus Balzac et L'Histoire des Treize dans le film ?

Je n’avais pas lu L'Histoire des Treize à l’époque, mais j’ai pensé que c’était quelque chose que tout le monde connaîtrait, ou qu’au moins les gens auraient la référence. Mais en fait, cette conspiration n’a rien de sinistre ; c’est plutôt comme une sorte de projet utopique, dont la clef est donné par seulement une ou deux personnes : par Lonsdale, dans la longue scène près de la rivière avec Doniol-Valcroze, et jusqu’à un certain point par Françoise Fabian et Jean Bouise dans leur très longue scène.

Léaud conjure ses fantômes, un peu comme dans Céline et Julie vont en bateau : à travers l’incantation des lettres, des mots qu’il dissèque, en analysant les textes des messages...

Léaud est un acteur qui, dès que vous lui avez suggéré la direction à prendre, s’y engage à fond. C’est lui qui s’est lancé sur cette voie, quelque part entre Balzac et Lewis Carroll. Bulle Ogier était prise par un autre film, elle s’est juste pointée pour tourner ses scènes. Lonsdale, au contraire, était présent partout, il était très curieux de ce qui arrivait aux autres personnages quand le sien n’était pas impliqué, donc lui avait la clef de l’ensemble. Mais c’est peut-être qu’il est au fond du coeur un metteur en scène, même s’il n’a encore rien dirigé jusqu’à présent.

L’écart entre une structure globale rigoureuse et l’improvisation dans le détail, entre documentaire et vaste conspiration, suggère une réconciliation inattendue de Lang et de Rossellini.

Ce sont deux metteurs en scène que j’admire. De fait, je pense que Phénix, le scénario que j’ai écrit avec Eduardo de Gregorio après Out 1 et qu’on n’a pas pu encore filmer, est une tentative de faire quelque chose à mi-chemin de Murnau et de Renoir. Rossellini a eu dans les mains la genèse de Paris nous appartient. Vers 1955-56 il était à Paris et voulait produire une série de films de jeunes cinéastes. Il a demandé à certains d’entre nous des Cahiers de lui présenter des projets. Je me rappelle qu’il y avait Godard, qui n’a rien fait ; Truffaut, qui a présenté un brouillon de ce qui allait devenir Les Quatre Cents Coups ; Chabrol, qui travaillait déjà sur le scénario du Beau Serge, qu’il a filmé en 1957 ; et moi, avec un sujet vaguement dérivé de The Blackboard Jungle, sur le racisme et les étudiants de différentes nationalités sur le site de la Cité Universitaire. C’était un scénario complètement bidon, parce que je projetais un point de vue purement externe sur la Cité, n’y ayant jamais vécu moi-même, et aussi parce que j’étais sous l’influence d’une certaine partie du cinéma américain qui incluait Richard Brooks. Rossellini l’a impitoyablement mais avec raison déchiré en morceaux, et avec Jean Gruault je me suis au travail sur un autre scénario qui heureusement n’a pas été filmé non plus, mais qui a plus ou moins donné Paris nous appartient, qui avait aussi à voir avec les étudiants et autres marginaux. Après ça, Rossellini est parti pour l’Inde, et ces projets n’ont pas connu de suite ; mais on peut peut-être dire que Paris nous appartient dérive de cette expérience, même si c’est par réaction.

Dans Out 1, comme dans Paris nous appartient, on retrouve une même obsession de personnages extérieurs à l’action : Betty Schneider dans Paris nous appartient, Léaud et Berto dans Out 1. Dans les deux cas, le lieu de l’action est Paris, et les deux films se concluent sur une échappée vers la nature, une nature en aucun cas rassurante, avec maison isolée et forte présence de l’eau – la Seine dans Paris nous appartient, la mer dans Out 1.

Quand nous sommes arrivés dans la maison sur la plage vers la fin du tournage de Out 1, on a eu le sentiment de mettre le pied dans un film d’horreur complet, avec chambre close, clef manquante et tout le reste. Suzanne Schiffman, Michel Lonsdale et moi sommes arrivés le soir avant le tournage pour voir ce qu’on pouvait y faire, et je me suis retrouvé face à une maison bien plus intéressante que je ne pensais. C’est là aussi que nous avons trouvé la chambre aux deux miroirs face à face, où Bulle rentre presque à la fin. Nous avons utilisé ces miroirs d’abord parce qu’ils étaient là, mais également parce que nous nous sommes rendus compte du grand rôle joué par les miroirs dans tout ce que nous avions filmé. Nous n’y avions pas réfléchi avant le début ; c’est une de ces choses dont on s’aperçoit après un bon moment. En fait, l’aspect obsessionnel dans Paris nous appartient n’est devenu évident qu’au moment du montage du film. L’ironie de la chose, c’est que Out 1, qui parle de conspiration et d’obsession, a été tourné dans une atmosphère complètement détendue, alors que Céline et Julie, un film beaucoup plus solaire et amusant, a été lourd de tensions et très difficile – pas seulement parce que c’était le premier film du cameraman (qui a fait un excellent boulot), mais parce qu’il devait être fini en quatre semaines, vingt journées de travail.

Comment s’est passé le montage de Out 1 ?

Le premier montage, qui a abouti à la version de treize heures, a été fait avec Nicole Lubtchansky. Ensuite, alors que je ne voyais plus ce que je regardais sur la table de montage, j’ai appelé Denise de Casabianca, qui s’est enfermée toute seule pendant quinze jours avec les treize heures pour les connaître à fond. Après quoi j’ai commencé à travailler avec elle sur la version courte de quatre heures et vingt minutes. On n’a pas, bien sûr, cherché à faire un résumé des treize heures, mais à trouver la matière d’un autre film avec son propre rythme et sa propre construction interne.


(à suivre)